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Vincent GUIBERT
10 octobre 2026
Les États-Unis d'Europe : un leurre qui ne parle qu'aux naïfs

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Les États-Unis d'Europe : un leurre qui ne parle qu'aux naïfs

Raphaël Glucksmann en a fait sa raison d'être, les candidats du Parti socialiste leur mot d'ordre, le bloc central son horizon indépassable : les « États-Unis d'Europe » seraient la réponse au chaos trumpiste. Voilà une curieuse médecine : soigner la fièvre en buvant le poison qui l'a provoquée. Car imiter la fédération américaine au moment précis où elle démontre ses failles, c'est proposer à la France non pas un projet, mais une démission déguisée en ambition.

Quand le rêve devient cauchemar

Il fut un temps où l'Amérique fascinait. Le rêve américain, la statue de la Liberté, la lune, Hollywood : les États-Unis étaient une promesse. Ce temps est révolu. Depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, ce pays ne fait plus rêver qu'une minorité de complotistes nostalgiques d'un âge d'or imaginaire, ou de libertariens égoïstes qui confondent la liberté avec l'absence de toute solidarité. Élire un homme qui bafoue ses propres institutions, menace ses alliés, se moque du droit et du climat, et prétendre y voir un modèle : il faut une belle dose de naïveté.

C'est précisément cette naïveté qui nous est vendue aujourd'hui sous l'emballage séduisant des « États-Unis d'Europe ». Puisque les États-Unis sont une puissance, nous dit-on, faisons comme eux : une fédération, un président, un gouvernement supranational, et la France diluée dans un ensemble plus vaste. L'argument a l'apparence de la force. Il n'est que l'imitation d'un modèle qui s'effondre sous nos yeux, et l'abandon déguisé en ambition.

Un modèle à bout de souffle

Commençons par le prétendu modèle. La fédération américaine repose sur un présidentialisme qui priverait d'oxygène n'importe quelle démocratie européenne : un seul homme, sans contre-pouvoir réel effectif, peut paralyser le budget, nommer des juges à vie, déclencher des guerres tarifaires contre ses propres alliés. C'est ce système qui a produit deux mandats Trump. C'est lui qui a transformé le parti de Lincoln en parti de la personnalité. Vouloir calquer cette architecture, c'est choisir sciemment l'instabilité, la personnalisation du pouvoir et la chronique crise institutionnelle.

Et pendant que nous imiterions le costume, la maison brûlerait : les inégalités américaines atteignent des niveaux qu'aucune société européenne démocratique n'accepterait ; l'espérance de vie y stagne ; la violence armée fait des dizaines de milliers de morts par an ; la couverture santé reste un privilège. Ce n'est pas un hasard si, partout en Europe, les partis qui vantent l'Amérique de Trump sont les mêmes qui refusent toute régulation et toute protection sociale. Le « rêve » américain n'est plus qu'un produit d'exportation pour naïfs.

La dilution de la France : ce que perdrait concrètement chaque Français

Car l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est ce que deviendrait la France elle-même. Les partisans des États-Unis d'Europe en parlent toujours en termes abstraits : « souveraineté partagée », « puissance européenne », « ensemble nous sommes plus forts ». Voyons ce qu'il en serait de ces formules magiques en conséquences concrètes dans la vie quotidienne.

La démocratie. Commençons par le principe fondateur : la capacité d'un peuple à se donner ses propres lois et à en changer ses gouvernants par le vote. Or l'Union actuelle montre déjà ce que devient une démocratie quand le pouvoir s'éloigne de ceux qui le subissent. La Commission européenne, dont aucun membre n'est élu, dispose seule de l'initiative législative : pas de loi sans elle, et elle n'a de comptes à rendre à aucun suffrage. Les cours constitutionnelles allemande et italienne, ainsi que la Cour suprême polonaise, sont allées jusqu'à censurer des actes européens comme ultra vires (pris au-delà des compétences conférées par les traités) sans que rien ne change : la machine suit son cours, et les peuples avec. Souvenons-nous de 2005 : les Français rejettent par référendum le traité constitutionnel européen ; on leur en remet les contenus sous le nom de traité de Lisbonne, sans les reconsulter. Dans les États-Unis d'Europe, cette logique deviendrait la règle : un peuple de 450 millions d'habitants, sans langue commune ni vie politique commune, ne peut avoir de demos, ce « nous » politique sans lequel il n'y a pas de démocratie, seulement une administration. Le vote, acte le plus intime de la citoyenneté, deviendrait l'élection d'un parlement fédéral sans majorité gouvernante claire, pendant que les décisions qui pèsent sur votre vie seraient prises par des institutions que personne ne peut renverser par les urnes.

La défense. Aujourd'hui, la France est l'un des derniers pays d'Europe à disposer d'une dissuasion nucléaire indépendante, d'une armée complète et d'un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Dans une fédération, la dissuasion deviendrait « européenne », c'est-à-dire mise en commun avec vingt-six États dont certains n'en veulent pas. Imaginez la décision d'employer l'arme nucléaire soumise à un vote à la majorité qualifiée : Budapest ou La Haye auraient voix au chapitre sur la protection de Paris. Le siège de l'ONU, lui, disparaîtrait au profit d'un représentant fédéral. Nous échangerions un statut de puissance contre un siège de spectateur.

L'industrie. Notre politique industrielle, le nucléaire civil, l'aéronautique, l'espace, les grands groupes de l'énergie, le contrôle des investissements étrangers, la future planification de la réindustrialisation, repose sur des décisions françaises. Dans une fédération, la politique de concurrence et la politique industrielle seraient décidées au niveau fédéral. Les exemples existent déjà à l'échelle de l'Union : c'est le droit de la concurrence de Bruxelles qui a interdit la fusion d'Alstom et Siemens, livrant le rail européen au chinois CRRC. C'est la même logique qui a laissé nos industries de la batterie en retard. À l'échelle fédérale, chaque sauvetage ou chaque champion national devrait être validé par vingt-six partenaires dont certains défendent les intérêts de leurs propres industries. Demandez aux Lorrains ou aux ouvriers de Dunkerque ce qu'ils pensent de se voir dicter leur avenir industriel par une majorité fédérale dans laquelle la France pèserait 15 % des voix.

L'emploi. Le code du travail, le salaire minimum, les retraites, la négociation collective : tout cela deviendrait largement une compétence fédérale. Notre système social, fruit d'un siècle de compromis à la française, serait harmonisé « vers le milieu », c'est-à-dire vers le bas ou vers des règles pensées pour des économies radicalement différentes, de l'Irlande à la Bulgarie. Un plafonnement fédéral des cotisations, des règles communes de licenciement, un salaire minimum unique pour des coûts de la vie triplement différents : c'est le quotidien de millions de salariés qui changerait, sans qu'aucun vote national ne puisse y remédier.

L'agriculture et l'alimentation. C'est peut-être le plus visible. Notre agriculture, notre viticulture, nos appellations, notre modèle d'exploitations familiales : tout cela suppose des choix politiques français. Or l'expérience du Mercosur, de l'accord avec le Canada, des normes environnementales imposées par des traités de commerce négociés à vingt-huit puis à vingt-sept le montre déjà : chaque transfert de compétence vers l'échelon supranational s'est traduit par des exigences sanitaires assouplies, des productions européanisées, des normes dictées par la Commission. Certes, la politique agricole commune existe déjà et l'on pourrait croire que rien ne changerait. C'est mal mesurer la différence entre une politique commune et une politique fédérale. La PAC actuelle est une compétence partagée : les États gardent leur mot à dire au Conseil, la France pèse dans la coalition des intérêts, et surtout les traités laissent aux États des marges, aides nationales, choix de couplage, stratégies de filières. Dans une fédération, l'agriculture deviendrait une compétence exclusive du niveau fédéral, exactement comme la politique commerciale américaine relève de Washington : le Congrès fédéral voterait seul, à la majorité, les soutiens, les normes et les orientations, sans droit de veto national et sans possibilité pour la France de défendre seule ses éleveurs, ses viticulteurs ou ses appellations. Les négociations commerciales, Mercosur, CETA, montrent déjà ce que produisent les traités négociés à vingt-sept ; le passage au fédéral achèverait le mouvement : chaque filière serait arbitrée par une majorité fédérale d'États majoritairement urbains ou céréaliers, pour qui le modèle français de polyculture, d'élevage et de terroirs est une bizarrerie folklorique. Dans nos assiettes, cela signifie : la qualité de la cantine scolaire décidée à Francfort ou Varsovie, les pesticides autorisés par une majorité fédérale alors que la France les aurait interdits, le poulet prétraité selon des normes low-cost (ce serait la mort du Label Rouge et d'autres filières de qualité), le fromage au lait cru frappé d'obsolescence réglementaire.

La fiscalité et la dette. Ajoutons-le froidement : dans toute fédération, il y a un budget fédéral et des transferts massifs vers les régions les plus pauvres. La France, l'une des premières économies de la zone, serait contributrice nette, comme l'Allemagne l'a été pour l'Est allemand pendant trente ans. Une partie de l'impôt des Français filerait automatiquement vers les régions les moins développées de l'Union, sans que le Parlement français n'ait son mot à dire sur le montant ou l'usage. C'est le principe même de toute fédération, et il est absurde de le nier.

Le vrai piège : confondre puissance et dissolution

On nous répondra : « Mais l'Europe unie, c'est la paix, c'est la puissance face à la Chine et à la Russie. » Confusion. Être puissant, ce n'est pas se dissoudre ; c'est exister. La Suisse, pas fédérée dans un super-État, existe. La Norvège existe. Le Japon existe. La France, avec sa dissuasion, son économie parmi les sept premières du monde, sa culture, son réseau diplomatique, existe. La question n'est pas de savoir si la coopération européenne est nécessaire, elle l'est, et elle doit être renforcée : défense commune par intergouvernementalité, mutualisation choisie, projets industriels partagés. La question est de savoir si la France doit cesser de décider d'elle-même. Et la réponse est non.

Ce que serait une Europe utile : le minimum commun, le maximum de coopérations

Refuser les États-Unis d'Europe n'est pas refuser l'Europe. C'est au contraire lui donner un dessein réaliste : non pas un super-État, mais une union resserrée sur ce que seuls les États ne peuvent faire, et généreuse sur tout ce qu'ils font mieux ensemble.

Un noyau restreint de compétences souveraines partagées. L'Euro d'abord, qui a besoin pour exister d'un véritable pilier économique : un budget de la zone assurant la stabilité financière, une capacité commune de dette souveraine en dernier recours, une régulation financière protectrice. La sécurité ensuite : protection des frontières extérieures, coopération policière et judiciaire, lutte contre le terrorisme et la cybermenace, une défense conçue par les gouvernements nationaux autour de la clause de défense mutuelle et non d'une armée fédérale. L'environnement enfin, premier bien commun par excellence : climat, qualité de l'air et de l'eau, biodiversité ne s'arrêtent pas aux frontières, et réclament des engagements contraignants négociés entre États égaux : une taxe carbone aux frontières, des normes communes appliquées avec discernement, plutôt que des directives uniformes ignorées partout et imposées n'importe comment. Ce noyau assumé vaut mieux qu'un empilement de compétences mal exercées.

Des coopérations renforcées partout ailleurs. Sur le reste, l'Europe doit fonctionner à géométrie variable : ceux qui veulent avancer avancent, sans attendre l'unanimité des vingt-sept. Défense européenne à quelques-uns, espace ferroviaire intégré, achats groupés d'armement, énergie nucléaire entre partenaires volontaires : la méthode existe déjà dans les traités, elle demande seulement le courage politique de la pratiquer sans arrière-pensée fédérale. L'histoire, d'ailleurs, plaide pour cette méthode : les grandes réussites européennes sont toutes nées de coopérations entre États souverains, jamais de directives. Ariane, lancée en 1973 à l'initiative de quelques États déterminés, a fait de l'Europe la première puissance du lancement spatial commercial. Airbus, consortium créé en 1970 par la France, l'Allemagne, l'Espagne et le Royaume-Uni, a conquis la moitié du marché mondial des avions de ligne face à Boeing, sans qu'aucune loi fédérale n'y soit pour quoi que ce soit. Eurotunnel, TGV et Thalys ont tissé le réseau ferroviaire le plus rapide du monde par la coopération, pas par décret. Concorde, l'Agence spatiale européenne, la fusée Ariane, le programme Galileo, l'horloge atomique du CERN, partout, la même méthode : des États qui décident de faire ensemble ce qu'ils ne peuvent faire seuls. Voilà l'Europe qui réussit. Ceux qui prétendent qu'elle ne peut exister sans super-État devraient commencer par expliquer pourquoi tout ce que l'Europe a fait de grand, elle l'a fait sans lui.

La protection comme boussole. Une Europe qui protège : clauses miroir systématiques dans les accords commerciaux, pas d'ouverture de notre marché à des produits qui ne respectent pas nos normes sociales, sanitaires et environnementales —, préférence européenne dans les commandes publiques et les industries stratégiques, réciprocité commerciale face aux États-Unis comme à la Chine, contrôle des investissements étrangers dans nos industries critiques. Le protectionnisme n'est pas un tabou : c'est la définition même d'une puissance qui se respecte.

Le reste aux États. Fiscalité, retraites, agriculture au quotidien, éducation, culture, santé etc. : les choix de vie collective restent nationaux, car c'est à cette échelle qu'un peuple peut se reconnaître dans ses lois et les corriger par le vote. C'est la condition démocratique que toute fédération supprime et que ce projet, au contraire, garantit.

Les États-Unis d'Europe, c'est le rêve d'un modèle qui se décompose, vendu par des gens qui n'ont pas regardé l'Amérique de Trump en face : un pays où le droit à l'avortement peut être aboli d'un coup de Supreme Court, où une élection peut être contestée par une foule armée, où la moitié du pays méprise l'autre moitié. Nous faire croire que ce modèle serait une panacée, ou qu'un super-État de 450 millions d'habitants aux langues, aux histoires et aux intérêts inconciliables fonctionnerait mieux que la coopération des États : cela ne relève plus de l'ambition. Cela relève de la naïveté, ou de la démission.

La France n'a pas besoin de cesser d'être elle-même pour peser sur le monde. Elle a besoin d'être gouvernée avec courage, de réformer ce qui doit l'être, et de bâtir avec ses partenaires avec eux une Europe des coopérations, une Europe qui protège, au lieu d'une Europe qui dilue. Tout le reste n'est que littérature et à vocation à être édité par la bibliothèque rose.

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