Spécificités des mobilisations lycéennes et singularité de l’automne 2026
A l’heure où nous écrivons ces lignes, nul ne sait ce qu’il adviendra du mouvement lycéen qui s’est formé en France ces dernières semaines, tant il est vrai que, en la matière, et selon l’adage repris déjà en leurs temps par deux anciens ministres de l’éducation nationale, l’un de gauche et l’autre de droite, Luc Ferry et Jack Lang : « Les lycéens, c'est comme le dentifrice : quand ils sont sortis du tube, on ne peut plus les faire rentrer ».
Pour autant, et quelle que soit la suite des évènements, il est important de se donner quelques clés de compréhension afin d’éviter les erreurs d’analyse. En effet, les mouvements lycéens se suivent, mais ne se ressemblent pas, et peuvent même être très dissemblables. Il est donc d’abord nécessaire de procéder à un petit rappel historique.
- Les principales mobilisations lycéennes en France
Aucune mobilisation lycéenne ne s’est produite en France avant les années 1960, hormis un épisode assez méconnu durant le gouvernement de Jules Ferry, et les manifestations lycéennes de 1941 contre l’occupant nazi.
Les principales mobilisations figurent dans le tableau ci-après :
| Date de la mobilisation | Revendication(s) | Degré de mobilisation | Autonomie par rapport au mouvement étudiant et au mouvement social d’ensemble | Résultats |
|---|---|---|---|---|
| 1882-1883 | Révision du régime disciplinaire et création de jurys pour contrôler les examens et rendre impossible toute partialité | Mouvement national démarré dans le Sud (Toulouse et Montpellier) | Oui | Grande réforme disciplinaire adoptée à la fin des années 1880 et législation spécifique aux examens introduite progressivement |
| Novembre 1940-novembre 1941 | Lutte contre l’occupant nazi et contre l’antisémitisme | Mobilisation assez importante dans les grandes villes | Non | |
| 1967 : Comité Vietnam - lycées | Dénonciation des crimes de guerre américains | Mobilisation assez importante dans les grandes villes | Oui | |
| Mai 1968 | Contestation d’un modèle scolaire beaucoup plus autoritaire qu'aujourd'hui : discipline stricte, faible participation des élèves à la vie des établissements, séparation garçons-filles encore présente dans de nombreux établissements, poids de la hiérarchie scolaire. | Majeure, au diapason de la mobilisation étudiante | Non | Création des CAL (Comités d’Action Lycéens qui donneront naissance à l’UNCAL (Union Nationale des Comités d’Action Lycéens), 1er syndicat lycéen |
| 1973 | Abrogation de la Loi Debré qui supprime le sursis militaire pour les étudiants | Très importante : 70 % des lycées en grève et jusque 500 000 Manifestants dans la rue | Oui | Aménagements et dérogations apportés à la loi et remplacement du Ministre de la Défense |
| 1974 | -Lutte contre la Projet de loi Fontanet qui prévoyait notamment une orientation précoce vers las filières courtes et professionnelle, droit d’expression et d’organisation, dénonciation des locaux vétustes | Non | Abandon du projet de loi suite au changement de gouvernement intervenu après le décès du Président Georges Pompidou | |
| 1975 | Retrait du projet de loi Haby | Non, mais l’initiative de déclenchement du mouvement a été lycéenne | Modifications importantes apportées au projet initial | |
| Novembre - Décembre 1986 | Opposition au projet de loi Devaquet prévoyant la sélection à l’entrée des universités et leur mise en concurrence | Très importante | Non | Face à l'ampleur de la contestation et à l'émotion provoquée par la mort de Malik Oussekine, le Premier ministre Jacques Chirac annonce le retrait définitif du projet de loi le 8 décembre 1986, entraînant la démission du ministre. |
| Automne 1990 | Dénonciation de la vétusté des locaux, des classes surchargées et du manque d’enseignants | Plus de 200 000 personnes dans la rue | Oui | Lionel Jospin débloque un plan de 4,5 milliards de francs (qui se verra doublé dans les semaines qui suivent) |
| Mars - Avril 1994 | Opposition au CIP (Contrat d’Insertion Professionnelle) surnommé « Smic Jeunes » | Très importante. Plus de 400 000 personnes dans la rue | Non | Face à l'ampleur de la contestation et après 3 semaines de manifestations massives, le Premier ministre Édouard Balladur annonce le retrait du projet le 30 mars 1994. |
| Octobre 1998 | Dénonciation de la vétusté des locaux, des classes surchargées et du manque d’enseignants et de surveillants | Très importante. Plus de 500 000 personnes dans la rue | Oui | Adoption d’un « plan d’action immédiat pour l’avenir des lycées » comprenant notamment la création d’un fonds de 4 millards de francs pour la rénovation des locaux, la création de 14 000 postes de surveillants et d’emplois-jeunes et l’instauration d’un Conseil de la Vie Lycéenne dans chaque établissement |
| Mars 2005 | Opposition au Projet de loi Fillon et, notamment à la réforme du Baccalauréat qui y est incluse | Très importante mais, pour la 1ère fois, apparition des « casseurs », qui amènera à discréditer le mouvement | Oui | Suppression de la réforme du Baccalauréat prévue initialement dans la loi |
| Février à Avril 2006 | Opposition à la mise en place du CPE (Contrat Première Embauche) | Très importante, plus de 3 millions de personnes dans la rue | Non | Le Premier ministre Dominique de Villepin retire son projet le 10 avril 2006, face à la pression de la rue. |
| Printemps 2016 | Opposition à la Loi El Khomry | Très importante, plus de 200 000 jeunes dans la rue | Non | Essoufflement du mouvement, adoption de la loi dans son intégralité |
| Décembre 2017- Printemps 2018 | Opposition à la Loi Vidal, instaurant notamment « Parcoursup » | Très diffuse | Non | Essoufflement du mouvement, adoption de la loi dans son intégralité |
| Mars 2023 | Opposition à la réforme des retraites et rejet de la réforme du Baccalauréat et de Parcoursup | Très inégale selon les régions et irrégulière dans le temps avec un pic le 7 mars 2023 (400 lycées bloqués) | Non | Essoufflement du mouvement |
| Automne 2026 | Dénonciation des conditions d’enseignement : vétusté des locaux, classes surchargées, enseignants non remplacés, emplois du temps insoutenables, ainsi que du stress induit par la plate-forme Parcoursup | Très importante : près de 600 lycées touchés le 5 octobre et présence importante des « casseurs » | Oui | En cours |
Seule une minorité des mobilisations lycéennes se sont faites « en autonomie » par rapport aux mobilisations étudiantes ou au mouvement social dans son ensemble, et à la seule initiative des lycéens. Le mouvement de l’automne 2026 s’inscrit dans ce cadre.
Jusqu’à l’apparition des casseurs (2005), qui contribuent à discréditer ces mouvements, les mobilisations lycéennes ont presque toujours conduit à des succès non négligeables.
2. Spécificité des mobilisations lycéennes
Contrairement à l’opinion commune, les mobilisations lycéennes n’ont que très peu de points communs avec les mouvements étudiants. Les différences s’expliquent :
Primo par l’âge des jeunes concernés. Les élèves entrent au lycée vers 14 ans et demi et en ressortent 3 ans après, soit vers 17 ans et demi, hormis ceux des classes relevant de l’enseignement supérieur (BTS et classes préparatoires) qui, habituellement, prennent peu part aux mobilisations. Par voie de conséquence, ce sont, en très grande majorité, des mineurs qui ne votent donc pas. Seule une très infime proportion d’entre eux est politisée. Et, quand ils le sont, c’est bien plus à gauche que LFI (NPA, Révolution Permanente ou Lutte Ouvrière) voire vers l’autre extrême de l’échiquier.
Secundo, par leurs conditions de vie, Contrairement à leurs aînés fréquentant l’université ou les grandes écoles, les lycéens (hormis les internes de moins en moins nombreux), vivent au sein de leurs familles respectives, au domicile desquelles ils bénéficient du gîte et du couvert. Ce qui signifie, par exemple, qu’ils se retrouvent le soir à table avec leurs parents, et ont l’occasion d’échanger quotidiennement avec ces derniers, situation évidemment très favorable au développement d’un réflexe de solidarité intergénérationnel.
Tertio par leur statut d’adolescents et donc d’adultes en devenir et les particularités (et fragilités) psychologiques qui en découlent : Ce ne sont, effectivement, pas des adultes et ce serait une grave erreur de ne pas en tenir compte. Ce ne sont plus, non plus, des enfants. Leur capacité de réflexion est, par exemple, tout à fait comparable à celle d’un adulte. Il leur manque simplement l’expérience du vécu. Ainsi, c’est au cours des années du lycée, qu’on est amené à découvrir :
- l’attrait du groupe et le puissance d’un collectif déterminé
- les valeurs de solidarité, de fraternité
- l’exercice de la démocratie
- l’amitié et les premiers émois amoureux
- l’attrait de la violence aussi parfois…
Pour résumer, les « années-lycée » sont le moment privilégié des premiers engagements citoyens et de la « socialisation politique ». Mais on vit aussi encore beaucoup sur le mode du jeu, comme le dit si bien Rimbaud « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». L’intelligence du monde est en cours de construction et le positionnement idéologique se construit progressivement
Quatro, enfin, par les préoccupations qui sont les leurs et les postures revendicatives qui en découlent. Les préoccupations des lycéens sont essentiellement tournées vers leur environnement immédiat et vers les contraintes qu’ils subissent dans leur vie de tous les jours, avec comme horizon le sacro-saint passeport vers l’enseignement supérieur.
3. Singularité de la mobilisation lycéenne de cet automne 2026
La colère lycéenne de cet automne porte sur des questions récurrentes relatives aux conditions matérielles de leur scolarité mais aussi sur les conséquences de la réforme du lycée et du Baccalauréat introduite – à l’époque sans concertation aucune - par le Ministre Blanquer (les problèmes d’emplois du temps induits par la suppression des filières « classiques » au profit des « spécialités » à partir desquelles chacun se construit un parcours personnalisé, ce qui détricote les classes). La contestation porte aussi sur Parcoursup, introduit par la loi Vidal, contestée également en son temps.
Nous sommes donc clairement sur des questions sujets à controverse depuis des années et dont les gouvernements Macron successifs n’ont, à aucun moment, exprimé une volonté réelle de les traiter.
L’ampleur de cette mobilisation, et le fait qu’il s’agisse d’un mouvement qui s’est développé en toute autonomie en fait déjà un évènement historique, quel que soit son devenir. Ceci, dans un contexte très particulier (ère macroniste en fin de parcours, détestation du Président de la République à son maximum, début de campagne électorale avec une polarisation du débat démocratique très importante, climat géopolitique, préoccupations climatiques et sanitaires anxiogènes, risque d’accession au pouvoir de l’extrême-droite, etc.)
Par ailleurs, les modalités de mobilisation ont totalement changé par rapport aux décennies qui ont précédé par, notamment, l’omniprésence des réseaux sociaux et de l’outil smartphone. Désormais, on ne se réunit plus en Assemblée générale pour élire des porte-parole, définir un parcours de manif, organiser un service d’ordre : l’essentiel des communications passe par les réseaux sociaux...ce qui aboutit, en fait, à une grande vitesse de propagation, à une importante inorganisation (parcours de manifestation non défini, absence de service d’ordre) mais aussi à une certaine vulnérabilité par rapport aux discours qu’on peut y trouver.
4. Elargissement du contexte (ou « extension du domaine de la lutte »)
Un peu plus d’un mois après le surgissement de ce mouvement, celui-ci ne peut plus désormais être appréhendé isolément. Le contexte s’est en effet brutalement élargi selon 2 axes :
- d’une part, la vigueur de ce mouvement et la vigueur de la répression qu’il a rencontrée et qu’il continue de rencontrer. Ces deux facteurs ont réveillé des forces revendicatives en France jusqu’alors atones, et suscité un mouvement social plus généralisé qui met en avant aujourd’hui, outre les revendications lycéennes, les questions de pouvoir d’achat et d’expression démocratique
- d’autre part, comment ne pas constater que le feu de la contestation allumé par « la génération Z » en France, s’est propagé désormais aux 4 coins du continent européen (Belgique, Italie, Espagne, Portugal, Albanie). Les revendications sont certes différentes d’un pays à l’autre mais se concentrent essentiellement sur les conditions d’enseignement et l’angoisse du futur à laquelle ces jeunes sont confrontés.
Tout se passe comme si les pays d’Europe (membres de l’UE ou qui aspirent à le devenir) étaient amenés à payer le prix des réductions drastiques des dépenses publiques opérées depuis des décennies.
Le système économique néo-libéral serait-il (enfin) à bout de souffle ?
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